Discours de Cédric Villani

Discours de Cédric Villani, Mathématicien, Directeur de l’Institut Henri-Poincaré, Lauréat de la Médaille Fields (2010), au Diner « Bien en France », 17 décembre 2014

Chers amis, chers collègues, Mesdames et Messieurs,

Merci cher Gérald pour la présentation ; c’est un honneur de parler devant cet auditoire, rassemblé par les soins de notre ami Denis Zervudacki.

L’assemblée est impressionnante, mais aucune foule ne sera si impressionnante pour moi que celle qui se tenait devant moi le 19 août 2010 a Hyderabad. Et pourtant c’étaient tous mes collègues, mais ils formaient à cet instant le plus grand rassemblement de mathématiciens du monde — et surtout c’était une situation si particulière, j’étais ce jour-là l’un des 4 lauréats de cette médaille que vous évoquiez, décernée tous les 4 ans lors du Congrès International des Mathématiciens.

La médaille me fut présentée par la Présidente de l’Inde, sous les ovations des collègues, et les flashes crépitant de nuées de cameras, comme au Festival de Cannes. Très inhabituel pour un chercheur !

Sur la médaille, je pouvais lire la célèbre inscription en latin, Transire suum pectus mundoque potiri, « Se dépasser soi-même et conquérir le monde ». Conquête au sens figuré bien sur : conquête par la théorie, par le succès, par le respect.

Ce jour-là les interviews se sont succédées par dizaines. J’ai passé des heures à expliquer aux journalistes la théorie cinétique des gaz, l’amortissement Landau non linéaire dans les plasmas, et autres merveilles du monde à la fois inaccessible et familier de la physique statistique, en me demandant ce qu’ils en diraient dans leurs articles; et en me demandant bien aussi ce que l’avenir me réservait. Car je changeais de statut.

Cette récompense me faisait accéder de fait à une double fonction de représentation : ambassadeur de ma discipline, les mathématiques, auprès de toute la société; et ambassadeur à ma façon de mon pays, la France, auprès du monde entier. J’ai depuis joué ces deux rôles avec fierté, et de bonne grâce, d’abord parce que je suis un pur produit du système mathématique français, ensuite parce que, mathématicien c’est un bon métier, tout juste confirmé par l’entreprise américaine CareerCast comme le meilleur métier du monde; et parce que Français, c’est une nationalité qui fait rêver, quoi qu’on puisse en dire. Et enfin parce que la combinaison des deux est détonante, puisque les mathématiciens français ont raflé environ 1/5 de toutes les médailles attribuées depuis la création de ce prix.

Sur les talents français, on entend beaucoup de choses, et régulièrement revient comme une antienne la question de la fuite des cerveaux; certes elle est tangible dans certains domaines, mais en général on exagère beaucoup son importance, dans un élan d’auto-dénigrement. A coup sûr en mathématique nous n’en souffrons pas; si certains d’entre nous partent à l’aventure dans le vaste monde, il faut voir cela, bien sûr, comme une force pour la France. Très souvent ces voyageurs reviennent, et il est sain de faire de tels allers-retours. Ainsi il y a quelques semaines je rendais visite à l’une de mes anciennes collègues lyonnaises, prestigieuse professeur au MIT, elle m’a dit — Ça y est, je rentre à Lyon. Et moi-même, l’an passé, après un semestre passé en Californie, je suis aussi rentré en France, comme je l’ai toujours fait après mes séjours de professeur invité à Berkeley, à Princeton, à Brown University et ailleurs.

Pourquoi je suis rentré ? Alors qu’il m’aurait suffi de rester de l’autre côté de l’Atlantique pour tripler ou quadrupler mon salaire ? C’est simple, et la réponse on la voit à la maison. Il y a quelques mois, tôt le matin, je ramenais la miche de pain fumante, tout droit sortie du four du boulanger, avec sa croute craquante, mon fils a fermé les yeux de bonheur en tenant le pain; ma femme a dit « Rien que pour cette raison nous avons bien fait de rentrer ». Et mon fils a ajouté « Ce n’est pas la seule raison. »

Eh ben oui, on peut voyager partout pour voir les merveilles du monde, tant que l’on sait où est son foyer, où l’on se sent vraiment chez soi. Chez soi ce sont les habitudes, les racines, le cadre de vie, la culture, les compatriotes, et beaucoup d’autres choses qui définissent l’environnement.

Pour ce qui est de mes racines, vous avez eu l’amabilité cher Gérald de rappeler mes origines italiennes et grecques, au passage c’est une petite satisfaction personnelle de pouvoir se dire apparenté au pays, la Grèce, qui a inventé toutes les mathématiques et plus généralement la philosophie et la science. A mon tableau génétique il faut aussi ajouter la Corse, l’Alsace, et quelques régions situées entre les deux, et j’aime bien l’idée que je reflète l’une des caractéristiques les plus importantes de la France, celle d’être une terre historique de mélange et d’immigration.

Pour ce qui est de la culture, j’ai grandi, j’ai baigné dans la culture française, qui plus est avec deux parents professeurs de lettres classiques. Mais souvent la culture c’est aussi dans le regard des autres qu’on l’apprécie le mieux, soit qu’on aille à l’étranger, soit que l’on accueille chez soi des confrères étrangers.

Laissez-moi vous raconter un de ces épisodes. Il y a quelques mois j’avais la tâche d’accueillir à Paris des amis entrepreneurs rencontrés en Californie, les Meyer, l’une des deux ou trois plus réputées des entreprises spécialisées dans le son, la haute fidélité la plus parfaite et innovante qui soit. Ils sont venus avec leur petit-fils passionné de sciences; je les ai accueillis dans ma base habituelle, le 5e arrondissement; leurs yeux ont brillé devant la Sorbonne, le symbole de l’université dans le monde entier; à quelques pas de là, nous sommes passés devant le lycée où j’ai fait mes classes préparatoires, qui affiche 450 ans d’histoire, et leurs yeux brillaient de plus belle. Puis nous sommes allés à l’école normale supérieure, je leur ai expliqué qu’aucune institution dans le monde n’a formé plus de médailles Fields, et on les voyait rêver devant les colonnes de cet héritage de la Révolution. Et puis encore quelques mètres plus loin, nous sommes allés à l’Institut Henri Poincaré, rendre visite à l’amphithéâtre où Albert Einstein a enseigné la relativité générale, et voir le monde qui se rassemble ici.

Le petit garçon était tout excité en visitant notre collection de formes mathématiques. J’ai expliqué que bientôt nous allions construire ici un musée mathématique unique au monde, où se côtoieraient aussi bien des chercheurs, des écoles, des entreprises, des témoignages de la magie moderne que les mathématiques insufflent dans notre quotidien. Un musée qui ferait honneur à Paris, capitale mondiale des mathématiques depuis 250 ans.

De là nous sommes allés à pied à un restaurant qui leur a tiré des cris d’admiration.

Et puis après le repas nous avons visité l’atelier de mon ami Patrice Moullet. Patrice est le frère d’un célèbre cinéaste de la nouvelle vague, un mouvement qui a influencé l’esthétique du monde entier; lui-même est musicien et ingénieur, et mes amis californiens ont admiré devant ses nouveaux instruments de musique, avec des applications à l’ergonomie et à la communication avec de jeunes handicapés. Dans leur regard quand ils sont repartis, on voyait tant de rêves mélangeant tradition, inventivité et absolu.

La culture c’est tout cela — l’histoire, les institutions, la dynamique, l’environnement, l’esprit qui souffle.

La culture c’est aussi le langage, bien sûr. Et malgré ce qu’on en dit, et les réflexes de peur que l’on peut entendre, de la part même des Français notre langue a la côte, et la littérature qui va avec. Là aussi, c’est en voyageant qu’on le voit le mieux, ou bien en contribuant. Et je dois dire que j’ai rarement été aussi fier que quand mon ouvrage « Théorème vivant » a été examiné et relu, pour les besoins de la traduction en anglais, et que le relecteur a dit « It is a VERY FRENCH Novel » et continue avec des appréciations enthousiastes. L’ouvrage a été sélectionné par la BBC comme « Livre de la semaine » pour sa sortie à venir. Et pour comble de fierté, le traducteur a du avouer, la mort dans l’âme, que certaines expressions étaient impossibles à traduire avec la même concision. Le français, quelle langue magnifique.

Enfin, la culture se transmet avec l’éducation, et tout en étant le premier à reconnaitre que notre système d’éducation nationale traverse depuis de longues années une crise grave, je rappellerai que partout dans le monde, nombre de parents parmi les plus soucieux de l’éducation de leurs enfants les inscrivent à l’école française locale !

Alors, vous pourrez me dire, Villani, merci de ce témoignage, et si la culture française est si belle, la langue française aussi magique, la recherche française aussi performante, pourquoi ne restons-nous pas entre nous, on n’a pas besoin des autres ? Et la réponse est non. On a toujours besoin du monde.

D’abord pour attirer les talents parmi nous. L’importance de l’immigration pour faire avancer un pays, c’est considérable. Pour rester strictement dans ma partie mathématique, je citerai quelques noms.

En 2006 Wendelin Werner a eu la médaille Fields : né en Allemagne, naturalisé Français.

En 2010 Ngo Bao Chau la reçoit en même temps que moi : né au Vietnam, naturalisé Français.

En 2014 c’est le tour d’Artur Avila : né au Brésil, naturalisé Français.

Il en a toujours été ainsi, et nous ferons en sorte que cela continue. En 2014 à Séoul la France était le pays le plus représenté dans les invitations au Congrès International des Mathématiciens, et cela en grande partie grâce aux Français issus de l’immigration.

Nous avons besoin des étrangers qui viennent; et nous avons aussi besoin d’aller à l’étranger. Pour se former, pour découvrir, pour apprendre. Moi-même, j’ai beau avoir été un produit français, j’ai aussi été formé en Europe, et aux États-Unis, certaines des rencontres que j’y ai faites ont changé ma carrière, ont changé ma vie.

Aller à l’étranger, c’est bon aussi pour entendre ce que l’on dit de vous, et reprendre le moral si vous avez cédé à la morosité. En Chine, quand vous dites que vous êtes français, vous pouvez avoir droit au petit cri d’admiration; lors de mon dernier séjour à Shenzhen on louait les designers français, la télévision dans le taxi était branchée sur Paris Styles. Au Japon, vous découvrez que la moitié des boulangeries ont des noms français… A Atlanta un jour une serveuse m’a expliqué que le français était, parait-il, la plus sexy de toutes les langues ; et c’est aux États-Unis aussi qu’un chauffeur de taxi iranien m’a fait une fois une longue tirade avec tous les écrivains français imaginables.

Si multipolaire qu’il soit devenu, le monde regarde encore vers la France. Parfois pour les railler; le dernier numéro du Courrier International recense tous ces clichés sur les Français — paresseux, arrogants, et ainsi de suite. Mais bien sûr, si la France ne comptait plus du tout, on n’en parlerait plus, force est de constater qu’on en parle encore. Et réciproquement, historiquement la France c’est un pays qui regarde vers le monde entier. Vers l’universel — comme les mathématiciens, tiens. Vous savez, ce n’est pas un hasard si l’esprit français s’accommode bien des mathématiques — car les mathématiques c’est l’ambition de l’absolu et le désir de l’universalité, comme l’esprit français. A la Révolution, ce sont les mathématiciens français qui se sont préoccupé de définir une unité de mesure universelle, à partir du seul objet qui rassemble absolument tous les humains : la Terre. La Révolution offrait le mètre à l’humanité, en même temps que des déclarations universelles.

Ça c’est le passé, mais cela doit être le futur aussi. Il y a quelques mois nous voyions inaugurée à Paris la Fondation Louis Vuitton, comme un cadeau offert au monde entier, et Paris était le centre du monde pour cette journée d’inauguration. Aujourd’hui la France se mobilise pour préparer un autre projet offert au monde entier — l’Exposition Universelle 2025 ; invitant le monde chez nous ! Et puis il y a la compétition internationale. Soyons clairs, il n’y a aucune raison que tout le monde doive subir la compétition internationale ; mais il est normal et important qu’une partie internationalement très compétitive, participant au rayonnement et à la santé. Le dernier numéro d’Enjeux-Les Echos passe en revue quelques secteurs dans lesquels la France est mondialement reconnue — le luxe, l’ingénierie, l’architecture, la cuisine, la médecine, et quelques autres, dont les mathématiques, merci chers amis journalistes.

Certes, même dans ces secteurs, rien n’est pas gagné d’avance. Le monde est affaire de batailles. On dit que la France est actuellement en net recul en parts de marché; c’est bien le signe qu’il faut se battre davantage, car l’économie, ça évolue plus vite que la culture.

Pour revenir à mon modeste niveau, le concours que j’ai réussi à 20 ans avait beau être l’un des plus difficiles d’Europe, ce n’était rien par rapport aux 15 années qui ont suivi, de travail acharné et de confrontation incessante avec la compétition internationale. Et beaucoup d’entre nous ont des expériences similaires : refuser la compétition internationale, ce sera le meilleur moyen de nous perdre.

Cela étant dit, il est des dossiers où l’on ne va pas tout seul au front quand on pèse un poids négligeable dans la grande lutte d’influence économico-scientifico-politico-culturelle. Là encore, pour refaire le parallèle avec mon expérience personnelle, je n’aurais jamais eu la médaille Fields sans des alliés fidèles — mon ancien élève Clément Mouhot, et les collaborateurs, issus d’une dizaine de pays différents, qui m’ont accompagné dans ma carrière.

Et pour revenir à la France, face aux mouvements géants qui s’organisent dans le monde, que ce soit du côté des pays émergents, ou ailleurs, nous avons besoin d’alliés fidèles, qui se sentiront des intérêts et attaches avec nous. C’est ici que la place de la France dans l’Europe compte tellement. La France en soi, si belle, inspirante et performante qu’elle soit, elle ne pèse pas lourd face aux géants actuels. Mais l’Europe, ça c’est une vraie équipe prête à peser dans le combat d’un poids inégal.

Certaines réussites exemplaires en sciences peuvent nous inspirer. Pensez au CERN, unique en son genre, témoignage d’un rêve fédéraliste, centre du monde avec l’annonce de la découverte du Boson de Higgs. Pensez à l’Agence Spatiale Européenne, quel succès ! Le monde avait les yeux rivés sur Planck avec eux, et avec eux encore rivés sur Philea. Quand même, poser un robot sur une comète ! Et dans l’architecture de l’ESA, la France, chef de file, humble et travailleur. Des règles de gouvernance souples, les partenaires se font confiance, des alliances se font sur certains projets, l’intérêt commun, chacun garde son identité tout en se coordonnant. C’est cela que nous devons réussir à l’échelle de la gouvernance européenne. Un Europe souple, respectueuse, fédérale, efficace; c’est cela que nous appelons de nos souhaits à Europa Nova. Et puis tellement plus d’opportunités à plusieurs ! Avec les pays d’Europe, nous avons tous les talents imaginables.

Si Européen que vous soyez, que je sois, il ne faut pas croire que l’Europe va venir sauver la France quand elle est en difficulté, même grave, sur tel ou tel dossier. D’abord parce que, au contraire, c’est à la France de sauver l’Europe. En Allemagne on mettra beaucoup en avant l’idée d’Europe comme facteur d’efficacité ; mais historiquement, c’est l’enfant de la France, la vision de Montesquieu et de Hugo; c’est une idée d’universalisme, d’idéalisme, de grandeur; avec tout cela, si les Français ne la défendent pas, où va-t-on ?

Ensuite, la France supporte très mal de ne pas être leader, et a besoin de se faire aimer. Combien de fois est-ce arrivé que la France, en tant que Nation, se retire d’un projet européen parce qu’elle avait l’impression de ne pas être en leadership. Si la France se retire, tout le monde est en difficulté ; mais si la France souhaite être leader, il faut l’apprendre, et un leader de nos jours ce n’est pas juste le meilleur ou le plus fort, cela doit faire plein de choses. Sur lesquelles nous avons des progrès à faire — du moins c’est mon sentiment, nourri par mon expérience de chercheur, de directeur d’institution, de président d’association, de militant, et les voyages dans une petite 50aine de pays.

Le leader doit écouter les coéquipiers, les connaitre, et apprécier leurs forces, et savoir que dans l’équipe chacun a son rôle.

Le leader doit laisser aux uns et aux autres leur individualité, et ne pas penser que tout le monde va faire comme lui.

Le leader doit aussi savoir parler à ses coéquipiers, et pour cela avoir passé du temps avec eux. Est-il besoin de rappeler au passage, que les Français sont parmi les plus mauvais anglophones d’Europe ?

Le leader doit être humble, sinon il se fait vite renverser.

Le leader doit savoir encourager et complimenter.

Et le leader doit avoir en soi de grandes ressources de confiance et d’efficacité. Là il y a, sans conteste, un gros travail à faire sur la France; un travail technique et culturel que nous devons collectivement faire, qui demandera de grands efforts, et c’est seulement au prix de cet effort interne que la France pourra prendre sa part de leadership dans une équipe européenne invincible. Se dépasser soi-même, et conquérir le monde.

Au sens figuré bien sûr.