Edito

Etat de la France

Madame, Monsieur,

Après les grandes frayeurs de 2008 et les timides espoirs de 2009, la cinquième édition des Etats de la France s’ouvre sous le double signe du réalisme et de la complexité. Réalisme, dans la mesure où la crise éclatée il y a deux ans mute, mais où elle perdure. Complexité, car les remèdes qu’elle requiert plongent l’ensemble des agents économiques (Etats, entreprises et ménages), dans des dilemmes beaucoup plus profonds que l’on ne pouvait s’y attendre il y a encore un an. Si nul ne peut se réjouir de cette instabilité, du moins crée-t-elle un terrain fécond pour les questions, les débats et les idées nouvelles qui seront au coeur de notre réunion du 16 décembre au Palais du Luxembourg.

La situation économique s’ingénie à brouiller les pistes. Si l’accentuation du clivage entre pays émergents et vieux pays développés semble acquise, le boom des premiers les désignant comme créanciers triomphants des seconds, en revanche, le scénario de sortie de crise aux Etats-Unis, en Europe, et donc en France, est encore imprévisible. En témoigne l’affolement de la boussole censée indiquer le taux de croissance des exercices 2010 et 2011, dont chaque semaine modifie l’orientation à la hausse ou à la baisse. Mais à un niveau insuffisant pour inverser significativement la courbe de l’emploi, non seulement en Europe, mais aussi aux Etats- Unis, où plane l’inquiétude d’un chômage structurel inédit.

A la dynamique propre de la crise et à ses effets déflationnistes, s’ajoute le fait nouveau que les puissances publiques occidentales, appelées à la rescousse avec succès pour éteindre l’incendie en 2008, ne sont plus la solution mais qu’elles représentent, au contraire, une grande partie du problème. Où l’on découvre que le pompier était aussi pyromane. Le pistolet que les marchés braquent sur la tempe des Etats emprunteurs depuis la faillite grecque peut choquer les procureurs de la spéculation et les défenseurs, tout aussi légitimes, de la souveraineté du politique sur la finance. Mais cette menace n’est que la sanction de décennies d’excès et de consommation à crédit dans la plupart des anciens pays industrialisés. Déclenchée par un défaut de paiement des ménages (les subprimes), la crise se nourrit désormais des déficits publics et des dettes abyssales qui en découlent.

Cette prise de conscience ne pose pas seulement la question de la solidité du système : les Etats sont chargés de protéger les agents économiques, mais qui relèverait les Etats, s’ils venaient à trébucher ? Ce risque-là semble plutôt bien maîtrisé. Mais elle induit aussi et surtout un casse-tête de politique économique qui depuis deux ans donne aux gouvernements la démarche du crabe. Relance ou rigueur ? La plupart des Etats sont interdits par les marchés de tout soutien massif à l’activité : les plans de 2008 étaient un fusil à un coup. Mais la rigueur que leur impose leur situation financière périlleuse ne va-t-elle pas tuer dans l’oeuf la reprise trop timide de l’activité ? Et souffler sur les braises d’un feu social déjà alimenté par le retour d’un chômage de masse ? Sur cette question cruciale, les économistes se divisent en deux camps parfaitement égaux et irréconciliables.

Les pays, non plus, n’ont pas tous encore tranché ce dilemme. L’ Allemagne n’a pas hésité une seconde : rigueur budgétaire toute ! Et les premiers résultats, fragiles mais très positifs, ne se sont pas fait attendre. Les Etats-Unis ont opté pour une deuxième vague de mesures expansionnistes : leur statut de leader (pour combien de temps ?) le leur permet, à défaut de leurs finances. Quant à la France, à qui son modèle social a peut-être servi d’antidote à la dépression, elle flotte encore : les promesses sont exigeantes (déficit public ramené de 7,9 à 3 % en trois ans), mais l’exécution reste floue. La réforme des retraites et le rabotage des niches fiscales sont encourageants. Mais il n’y a pas un expert pour penser qu’ils suffiront. Réduction drastique des dépenses publiques, au point de s’attaquer au veau d’or de l’Etat-Providence ? Relèvement des impôts, au risque de saper l’un des piliers de la victoire de Nicolas Sarkozy de 2007 et d’handicaper gravement sa réédition en 2012 ? A l’issue d’un automne social de tous les dangers, correspondant à l’ouverture d’une présidence du G20 qu’il veut exemplaire, le Président va devoir choisir.

Il est peu probable, néanmoins, que toutes ces questions auront trouvé leurs réponses lorsque se dérouleront nos débats de fin d’année. Comme toujours, ces derniers auront une dimension conjoncturelle importante, permettant aux invités des Etats de la France (chefs d’entreprises multinationales, diplomates en poste en France…) de se faire une idée aussi claire que possible de l’année qui les attend, leur réflexion enrichie par les meilleurs experts français et étrangers dans les quatre grands chapitres qui scanderont notre journée : conjoncture économique, conjoncture politique, conjoncture sociale, conjoncture internationale.

Mais notre ambition, qui est aussi celle de nos cinq partenaires, toutes entreprises internationales (Accenture, Barclays, Cisco, GE et Siemens) est de porter notre regard plus loin que l’horizon 2011 et plus en profondeur que le niveau conjoncturel. C’est vrai de tous les pays, mais plus encore de la France : la crise qu’ils traversent est moins affaire de pilotage à court terme, aussi essentiel soit-il, que de transformations à moyen et long terme. Si le premier est complexe, l’accouchement des secondes représente un chantier herculéen auquel peu de gouvernements sont préparés. Les deux dernières années ont démontré leur capacité à sauver le système, mais c’est sur les dix prochaines qu’ils devront prouver leur capacité à le changer. A quoi la France souhaite-t-elle ressembler en 2020 et à quelles conditions a-t-elle une chance d’y parvenir dans un monde qui lui-même n’aura plus rien à voir et n’est pas nécessairement prêt à l’attendre ? Cette question, résultante de toutes les autres, sera le fil conducteur de notre édition 2010. Oui, décidément, la crise a du bon si elle nous permet de penser l’avenir et d’agir positivement pour le construire.

Nous comptons sur vous pour partager cet état d’esprit et vous engager dans cette démarche, le 16 décembre, au Palais du Luxembourg. Et écrire avec nous la contribution annuelle désormais très attendue des Etats de la France.

Denis Zervudacki                                                         Frank Brown
Fondateur des Etats de la France                             Doyen de l’INSEAD